De la marginalité chez les oies sauvages

Un après midi,  dans le ciel de Florensac.

 

Jonathan livingston le goéland

" Mes frères ! s'écria Jonathan. Mille années durant, nous avons joué des ailes et du bec pour ramasser des têtes de poisson, mais désormais nous avons une raison de vivre : apprendre, découvrir, être libres !"Jonathan Livingston n'est pas un goéland comme les autres. Ses parents, les autres membres de son clan, ne voient pas plus loin que le bout de leurs ailes. S'ils volent, c'est uniquement pour se nourrir. Jonathan, lui, vole pour son seul plaisir. Et en volant toujours plus haut, toujours plus vite, il sait qu'il découvrira un sens plus noble à la vie. Effrayés par son audace, ses semblables le rejettent. Mais Jonathan va se faire de nouveaux amis...

Jonathan Livingston le goéland  

   

 Je ne suis pas un naturaliste professionnel, mais, vivant dans la nature en amateur, il m’arrive fréquemment d’avoir le nez en l’air, aujourd’hui, je jardine, c’est une activité paisible qui ne perturbe en rien ma tranquillité d’esprit, ça ne m’empêche pas d’entendre les oiseaux, or il est un chant que je reconnais entre tous, c’est le « crouac » des oie sauvages, quand il retentit, je sursaute, lâche promptement ma pioche et me faufile entre les arbres pour vite observer le passage des oiseaux migrateurs, là, un arrêt est tout à fait justifié …

Allons voir passer les seigneurs de l’azur.

C’est un spectacle fascinant, ces vols parfaitement organisés, ces escadrilles poétiques qui franchissent des espaces immenses, ignorant tout des frontières et autres mesquineries humaines. Guidés par un instinct immuable, ils se décident chaque année, au printemps, à partir en quête d’autres continents où les cieux sont plus à leur goût, satisfaisant au mieux à ce que nous appelons scientifiquement des besoins physiologiques fondamentaux.

 Nous, humains ébahis, les pieds collés au sol, les voyons passer sans y comprendre rien. Pour nous rassurer, nous donnons à ce phénomène un nom, emprunté à la platitude de notre vocabulaire : « passage d’oiseaux migrateurs ».

Une fois passés, nous replongeons nos regards vers nos fébriles activités : gratter le sol, gratter le papier, en quête d’un bête confort matériel.

Ainsi, il nous arrive fortuitement que notre attention soit attirée par le bruit insolite et discret du frôlement de leurs ailes affûtées, qui fendent l’air en douceur, d’autres espèces plus démonstratives accompagnent leur vol de quelques manifestations bruyantes, sortes de signes conventionnels que les aviateurs imitent dans leur radio de bord en ces termes : « pilote à co-pilote ; comment me recevez-vous ? Parlez ». Traduisez en langage d’oies sauvages, plus concis : « crouac ! ».

 

Mais, ce qui nous subjugue le plus, c’est la parfaite organisation de ces vols. Ces formations en V, impeccables, où chaque individu se place en léger décalage par rapport à celui qui le précède, trouvant ainsi une trajectoire économique en énergie, ce qui donne à l’ensemble une cohésion aérodynamique, dont le rendement est supérieur à la somme des énergies individuelles… Le tout se déplace au mieux, en ondulant, au fil des fluctuations atmosphériques …   Superbe !

Chez nous, les humains, ce phénomène est exploité, par exemple chez les coureurs cyclistes, qui économisent leurs efforts musculaires en restant dans le sillage décalé de ceux qui les précèdent, et, comme le font les oies sauvages, en bons équipiers, relayent les hommes de tête.

Tout cela est magnifique, quasi-parfait, mais, il y a un « mais ».

Là ! Je vous attendais au tournant : depuis de très nombreuses années de vie terrestre, confronté aux phénomènes merveilleux que nous offre la nature, et donc l’observation des passages des oiseaux migrateurs, il est un détail surprenant qui me frappe à chaque fois : en queue de ces fascinantes escadrilles, à quelque distance de ces groupes sociaux disciplinés, immanquablement apparaît un individu original hors formation, à la remorque, battant laborieusement des ailes, suivant une trajectoire hésitante, visiblement moins préoccupé par la bonne marche du groupe que par une quête de valeurs plus personnelles. Un marginal, en quelque sorte.

Je dois l’avouer, cet être original a toujours éveillé en moi un sentiment de sympathie, et à chaque fois que passent oies cendrées, cigognes, canards ou tourterelles, je cherche en queue de peloton l’hurluberlu, l’espiègle, le facétieux, le non-conformiste, l’original, celui qui, tant bien que mal, suit à distance cette belle société. Société en forme de fer de lance, sûre, efficace, rassurante ; il est là, se débattant, s’épuisant, il doit penser à toute autre chose qu’à l’axe Sud-Nord, et, pourquoi pas, peut-être, le soir venu, rejoignant ses congénères au bivouac, essoufflé, il leur confie le résultat de ses recherches personnelles : « dites, les gars, je crois que j’ai trouvé un truc intéressant : il semblerait que le carré de l’hypoténuse soit égal à la somme des carrés des deux autres côtés … ».

Alors, soit le groupe est arrivé à un stade de développement suffisant, et accueille ce nouveau précepte pour faire avancer leur civilisation propre, comme chez nous Pythagore dans l’Antiquité, soit le groupe réunit des êtres frustres, auquel cas il lui sera répliqué : « Ta gueule, connard, ton triangle-rectangle, on n’en a rien à foutre ». Voir Galilée au Moyen Age ! Et lui de retourner dans son isolement en maugréant : « Et pourtant, elle tourne ! ».

Ce soir, comme d’habitude, il ira manger froid, mais, demain, en se baignant dans l’Etang de Thau, il verra bien si le poids de son corps est égal au poids du volume d’eau salée que son corps aura déplacé.

Voyez l’importance du marginal dans une société.

Ceux qui, comme moi, ont lu le roman initiatique de Richard Bach : « Jonathan Livingston le Goéland » auront été sensibles à l’évocation de ce drôle d’oiseau, qui cherche à dépasser sa condition d’être ordinaire, à ajouter un plus aux simples besoins élémentaires : manger, boire, dormir et se reproduire. Voilà, voilà …

Maintenant, je dois vous confier une de mes dernières aventures saisonnières : comme chaque année, ce printemps encore, ponctuelles, les oies sont passées, « crouac, crouac, nous voilà ».

Dans le ciel, un V parfait, avec les deux branches presque égales, l’angle idéal de 67° parfaitement maintenu dans une harmonie irréfutable, digne des pentes parfaites du Mont Fuji. Je m’extasie, goûtant cette bouffée de poésie pure, mais, guidé par mon travers personnel, et selon mon habitude, je cherche le marginal, le « Jonathan Livingston » de service, et je constatais le ciel désespérément vide, y aurait-il une exception à cette règle sociologique ? Où est-il donc, ce bougre ? Bientôt à l’horizon va disparaître ce beau vol d’oies cendrées. Déçu, perplexe, je renonce, quand soudain un nouveau « crouac » m’extrait de mon labeur de terrien ordinaire. Le voilà ! Il est là, enfin, esseulé, poursuivant sa route approximative, battant des ailes, celui que j’attendais, le marginal du Vol 114 du 9 Mars 2017, à 18 H 34 à la verticale de Florensac, en provenance d’un Sud cardinal, pour un Nord impérieux. Ouf !

Rassurante nature, je rentrerai ce soir serein, heureux de partager avec ces êtres sublimes ma poétique biosphère.

Dominique Coëchon