La « république des appareils »

Les différents pouvoirs, pour s’exercer, ont besoin d’organisations. Ainsi sont créés les administrations, intendances et autres offices ou agences, nécessaires bien sûr, ainsi que les assemblées, commissions, conseils et comités destinés à préparer, éclairer, éventuellement à contrôler les décisions mises en œuvre ensuite par les directions et bureaux des dites administrations.
A tous niveaux, dans tous domaines, les sociétés complexes doivent se doter de ces « appareils », eux-mêmes de plus en plus sophistiqués et qui demandent par conséquent des moyens financiers de plus en plus importants ainsi que des personnels de plus en plus qualifiés pour remplir leurs missions.
Il est difficile pour les dirigeants de quelle qu’organisation que ce soit de s’en passer en raison du nombre et de la complexité des questions à traiter. Dans ces conditions, le risque apparaît de leur accorder une trop grande confiance et de les laisser conduire les affaires par eux-mêmes.
Le pouvoir peut alors changer subrepticement de mains et devenir opaque. Entre les dirigeants et les groupes placés sous leur autorité peut s’établir une pléthore d’échelons, chacun cherchant souvent à échapper à l’emprise de l’échelon supérieur, ce qui ne simplifie pas les choses.
Ainsi, partis politiques, syndicats, associations, gouvernements même, institutions humanitaires, caritatives, culturelles ou religieuses, ou encore entreprises, peuvent devenir objets des appareils, leurs programmes d’action étant en danger d’être déformés voire détournés de leurs intentions premières.
Bien connu, constaté depuis longtemps - l’Histoire en témoigne - étudié dans le cadre des sciences sociales, le phénomène ne paraît cependant pas près de disparaître, semblant même prendre de l’ampleur.
Ce sont finalement les « appareils » qui mènent l’action, se liguant ou se combattant, sourdement ou en plein jour. Telles des autos tamponneuses sur une piste de foire foraine, ils dépensent leur énergie à se heurter ou à s’éviter, la ruse prenant le pas sur l’intelligence.
Les « badauds », c’est-à-dire ceux qui n’appartiennent pas aux « appareils » ou qui ne sont pas directement concernés par leurs mouvements désordonnés, se détournent alors vers d’autres intérêts, conscients que leur opinion ne présente aucune importance.
Nous sommes tous témoins, dans nos expériences professionnelles, politiques, associatives ou autres, de ce genre de dérives générées par la trop grande confiance, l’inattention, l’insouciance, voire la faiblesse des détenteurs institutionnels du pouvoir.
Le pire est lorsqu’un « appareil » est créé alors que le besoin n’existe pas ou a été mal évalué. Son action, forcément coûteuse, est totalement incomprise. Son existence peut même menacer la légitimité des détenteurs du pouvoir qui sont à l’origine de sa création.

                                                                                             Maurice Bouchard