Les dauphins

Une fable d'Yves Marchand

C’est dans l’adversité qu’il faut choisir son guide
Demeurer vigilant sans paraître candide.

Une compagnie de dauphins
Plongeait joyeusement à la proue d’un vaisseau
Sous les yeux des marins. Dans des fonds abyssaux,
Ils poursuivaient des églefins.
Le navire-amiral fendait les océans
Sans prendre garde à son escorte.
Le pacha contemplait d’un regard de géant
La ligne d’horizon chassée par la cohorte.

Bercé par le confort de cette rêverie
Propre à donner au faible une illusion de brave,
Il négligea de voir, s’éloignant de l’étrave,
Les dauphins suspecter une piraterie.

Ces animaux marins, alertés par une onde
Qui venait de la mer ou qui venait des cieux,
Avaient abandonné leurs compagnons de jeux,
Et loin du bâtiment continuaient leur ronde.

Des dauphins, les marins avaient fui le panache.
A bord, tout l’équipage avait repris sa tâche.
On avait peu de temps avant le prochain port
Pour livrer outre-mer les produits de l’export.

Les hommes, inconscients du danger qui les guette,
Vérifient les liens et les connaissements.
Ils sont déjà demain pour partir en goguette,
Proches du bastingage et de l’appontement.

Mais une explosion suivie d’un tremblement
Les ramène au présent et secoue le cargo.
Personne n’a rien vu. Un sifflement strident
Hurle au-dessus du pont et fait fuir les oiseaux.
Aucun ordre ne vient. Les marins sont hagards.
Le bateau vogue sur son erre
A la dérive. Il est guidé par le hasard.
Perdu, sans gouvernail, il n’a plus de repère.

La passerelle est vide. Où est le commandant ?
Les hommes sont partis. Ils se cachent ou sont morts.
Pas de pilote en vue. Pas même un lieutenant.
C’est alors que, de loin, revenant sur bâbord,
Sans avoir l’air de rien, après leur escapade,
Les dauphins, de retour, reprennent leur parade.

Seul, au milieu des mers, escorté par sa garde
Le navire-amiral, tous pavillons au vent
Ne compte qu’un marin près du gaillard d’avant
Pour reprendre le cap dans l’aurore blafarde.

Ignorant les dangers, se fiant à ses guides
Il s’en remet au sort dicté par son instinct.
En saisissant la barre, il croit en son destin,
À Neptune, à la mer et à ses Néréides.
C’est à lui de fixer, pour sauver corps et âmes,
La route et les moyens de s’éloigner du drame.

Alors qu’il se dispose à mettre cap au Nord,
Le second, revenant de l’on ne sait trop où,
Juste avant d’expirer, le supplie à genoux
De virer de bord pour atteindre le Bosphore…

Le marin obéit. Mais, voyant les dauphins
S’orienter sur tribord, le nouveau commandant
Choisit de négliger l’ordre de son mandant,
Et d’opter pour leur choix en suivant leur chemin.

Ce sont eux désormais qui mèneront le bal.
Leurs moindres mouvements auront force de loi.
Ils devront définir le bon point cardinal
Et le commandement s’en tenir à leurs voix.

Les pilotes souvent de leurs voeux sont esclaves.
Du plus beau des vaisseaux, ils laissent une épave.
Tout seul ou à plusieurs, le bon gouvernement
Doit sauver le bateau, sans accommodement.

Yves Marchand