A propos de l'édito : Retrouver le sens du bien commun

 

Retrouver le sens du bien commun pour ne pas avancer en arrière

Notre système politique est un mélange de libéralisme et d’état providence.
Avec la montée de l’individualisme, on attend du libéralisme qu’il mette la personne au centre des préoccupations tandis qu’on attend de l’état providence qu’il résolve tous nos problèmes. Comme l’état ne peut faire les deux à la fois, répondre à toutes les demandes individuelles - moi d’abord, tout de suite - et éradiquer la misère, il finit par mécontenter tout le monde.
Dans ce système schizophrène les élus perdent leur fonction essentielle : celle d’éclairer et de guider le peuple. Ils se contentent d’organiser la société ou de gérer l’économie, du moins la faible part sur laquelle ils ont prise. La démocratie représentative est alors prise au piège. Dans l’incapacité d’additionner les envies contradictoires elle accepte la montée des particularismes, des corporatismes, des communautarismes, pendants sociaux de l’individualisme. L’équipe au pouvoir oublie qu’elle a en charge ce qui est bon pour tous et pas uniquement pour certains. Elle s’appuie sur une élite qui décide de ce qui est bien, de ce qui est juste, de ce qui est vrai. Elle n’écoute guère ceux qui ne pensent pas comme elle. Les opposants adoptent une position symétrique et campent sur leurs propres vérités. Ils n’écoutent pas davantage et promettent de massacrer l’autre s’ils gagnent politiquement. Ils sont prêts à échanger un système honni pour une tyrannie nouvelle potentiellement plus dangereuse encore que les féodalités antérieures.

En 2017, quelques semaines à peine après l’élection du nouveau Président de la République, nous annoncions dans un éditorial daté du 9 juillet que les conditions étaient réunies, pour que la cocotte minute se mette à siffler : un État avec des caisses vides, un endettement abyssal, une fiscalité écrasante, des inégalités et une insécurité croissantes. 
En ce début 2019, le large soutien de l’opinion aux gilets jaunes et la dangereuse acceptation tacite de la violence montrent que la révolution que nous pressentions est en cours. Comme toujours dans un tel cas, attendons-nous à présent à traverser une très longue période d’instabilité.

Pour éviter l’anarchie et les risques qu’une période révolutionnaire implique Il nous faut redonner du poids à la démocratie participative. En effet le salut ne peut plus venir d’en haut. Dans le contexte actuel, le pouvoir descendant à sens unique ne peut que récolter la révolte ascendante. Nos représentants ne sont pas tous pourris, beaucoup sont mêmes compétents et animés de nobles sentiments mais ils ne sont pas magiciens, pas plus que ceux qui, en embuscade, promettent la lune s’ils parviennent à les remplacer.

La seule solution raisonnable est de faire appel à l’ensemble des ressources démocratiques. C’est au peuple de redéfinir le sens du bien commun et c’est au peuple d’identifier ce à quoi tous les citoyens tiennent.

En Pays de Thau, entre conseils de quartier, conseil de développement ou autres conseils participatifs, des expériences intéressantes sont en cours depuis plusieurs années et débouchent sur des projets concrets qui font avancer notre agglomération ou nos communes. Il faut bien sûr aller au-delà de ces pratiques limitées dans leurs objets et raisonner au niveau national. Cela implique de ne pas faire l’impasse sur des questions plus fondamentales encore que le pouvoir d’achat ou la fiscalité comme l’idée que nous nous faisons collectivement de la nation ou de l’Europe.
Qu’est-ce que la Nation ? Qu’est-ce qui nous unit ? Une histoire ? Une culture ? Une langue ? Des valeurs républicaines ? La solidarité de l’état providence ? L’exaltation de la nation peut-elle nous entraîner vers le nationalisme : le retour des tranchées de 14-18 et de leurs millions de morts, une nouvelle Shoah et l’extermination de ceux qui sont différents ?
L’Europe dans son fonctionnement actuel est rejetée par une grande partie des citoyens. Mais quel est son bilan objectif depuis sa création en 1957 ? Que nous a-t-elle apporté : la paix, la monnaie commune, etc. Quel problème n’a-t-elle pas su résoudre : le chômage, le terrorisme, etc. Comment la France peut-elle contribuer à relancer l’idée européenne sur de nouvelles bases ?

Le débat annoncé par le gouvernement sous la pression des gilets jaunes peut être une occasion inespérée de retrouver le sens du bien commun et de réussir pacifiquement la révolution en cours. Nous avons peut-être l’opportunité exceptionnelle de redéfinir notre société et d’expliciter les raisons pour lesquelles nous formons un tout.
Cela implique que chacun joue vraiment le jeu. Le pouvoir comme les oppositions doivent comprendre que les antagonismes simplistes ne mènent à rien. Des gens convaincus de détenir à eux seuls la vérité seraient de piètres acteurs d’un théâtre tragique : des méchants qui refusent aux gentils ce à quoi ils pensent avoir droit, des décideurs qui jugent le peuple trop ignare pour comprendre où se trouve son intérêt, des affreux qui sentent le soufre, avec lesquels on ne peut dialoguer et qu’il faut envoyer au goulag.
Il ne suffit pas d’avoir raison pour imposer son point de vue. Il faut pouvoir le confronter à d’autres et le soumettre à l’épreuve du débat pour qu’il devienne un élément du socle commun des idées et des valeurs à partager. La décision condescendante qui vient d’en haut n’a pas plus sa place dans un tel débat que le « y a qu’à, faut qu’on » si répandu chez les démagogues et les irresponsables civiques. De même, recueillir l’assentiment de la majorité ne donne pas le droit d’ignorer voire d’opprimer la minorité. Notre idée du vivre ensemble et du lien social ne repose pas que sur des lois et des règles fiscales, elle suppose l’adhésion à des valeurs communes et à des principes comme le respect de l’autre ou l’acceptation du pluralisme politique.

Le peuple est parfaitement capable de croiser divers points de vue et de fertiliser les idées des uns et des autres. Si le processus annoncé est mené avec l’aide d’élus transparents et d’experts capables d’apporter un éclairage de réalisme au débat, le peuple de France saura retrouver et définir le sens du bien commun pour ne pas avancer en arrière.
Le peuple de France est prompt à s’indigner et à s’opposer à l’injustice. Il n’est cependant pas idiot et ne s’engagera pas dans une voie qui l’amènerait vers des lendemains qui déchantent. Si son génie l’amène parfois à rêver l’utopie, il a su démontrer dans son histoire que rêver à plusieurs est souvent le début de la réalité.

Rhadamanthe
6 janvier 2019

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Réactions à l'édito

Changer de paradigme

 "le peuple" s'exprime aujourd'hui et affirme, même violemment, sa désapprobation vis à vis des élus, des institutions, des politiques menées dont il se sent exclu, jusqu'à remettre en cause la démocratie elle-même. La manifestation des "Gilets jaunes" offre effectivement l'opportunité de se réveiller de nos langueurs et de ce que nous considérions toutefois comme un certain confort et des acquis, même si, de-ci de-là, les colères et revendications s'exprimaient. L'élection de E. Macron à la Présidence de la République actualisait ce désir de changement mais certains ne s'y retrouvent pas et attendent toujours du nouveau.
Je suis étonnée cependant par le fait que les gens, les journalistes et même des politiques continuent à utiliser un certain langage ; pour moi, cela signifie que l'évolution souhaitée aura du mal à se réaliser car nous voulons quelque chose de nouveau mais sans changer de paradigme. Le changement ne peut être seulement dans la forme, il se doit d'être aussi dans le fond, c'est-à-dire dans notre mode de penser pour changer ensuite notre façon d'être ensemble. Je prends des exemples :
Le mot "peuple" revient en force avec un arrière-goût de révolution. Oui, cela est juste et gentil, ça réveille de vieilles mémoires collectives que l'on a plaisir à retrouver ; mais "le peuple", par définition, s'oppose automatiquement aux nantis, riches et gouvernants. L'image de la lutte des classes et des pouvoirs que l'on connait depuis si longtemps. Changer les représentations électorales ne modifiera pas à terme cette dichotomie. Il y aura toujours ceux qui ont le pouvoir de décision et ceux qui ne l'ont pas, y compris dans ce qu'on appelle la démocratie directe dont on ne connait pas bien aujourd'hui ni le contenu ni la forme, ni la place que vont prendre certains dans ce débat dit "libre". De plus, ce "peuple" existe-t-il vraiment ? Je me reconnais dans certaines aspirations exprimées actuellement, mais je ne me reconnais pas dans ce peuple modeste en nombre et composite qui fait du bruit depuis des semaines.
Autre mot qui me surprend d'entendre aujourd'hui est "l'Etat providence" qui continue à être souhaité et même revendiqué. Qu'est-ce que l'Etat providence ? C'est le "bon papa" Etat qui pourvoit aux besoins des administrés, tel que lui conçoit ce qui est bon pour les autres. La nation serait donc une grande famille, "merci papa de nous donner ça, mais je tape du pied si tu ne me le donnes pas, et je suis jalouse car tu as donné plus à mon frère que je n'aime pas". Voilà où nous en sommes. N'oublions pas non plus, que donner met celui qui donne systématiquement en position de pouvoir et celui qui reçoit en position d'être obligé d'accepter cette générosité. Relation de dépendance dont chacun, à terme, finit par s'accommoder ; faute de mieux cela permet de survivre. Modifier cela provoque quelques tremblements de terre, car notre société s'est construite ainsi depuis notamment les années 1970. Dans les réformes de 1936 et 1945, il y avait la notion d'équité et de justice sociale. (Entre autres, n'oublions pas l'origine de la Sécurité Sociale qui était "les caisses de compensation" dirigées par une assemblée bipartite où étaient représentés conjointement les syndicats patronaux et les syndicats ouvriers, l'Etat n'était pas présent).
Pour avoir travaillé 41 ans dans le domaine social à mettre en œuvre et à subir la loi, j'ai vérifié maintes fois l'effet pervers de ce système. Il est temps d'en sortir et de concevoir une autre manière de faire.

Sortir de l'Etat providence pour aller vers un Etat qui remplit réellement son rôle de régulateur - et non de pourvoyeur - vers une société solidaire et équitable.
Nous l'avons oublié, mais le rôle véritable de l'Etat est de réguler les liens entre le privé et le public et de réguler les liens des personnes entre elles. Le passage progressif à l'état gestionnaire des populations nous a fait perdre à nous-mêmes citoyens, ce rôle extrêmement important de régulateur.
Autre mot que je verrais bien supprimer de notre devise nationale car trop ambigu, est celui d'Egalité. Il est important d'affirmer et de vérifier que nous sommes bien tous égaux devant la Loi, tout autant qu'il est indispensable de considérer que nous ne sommes pas tous égaux. Cet égalitarisme appliqué et revendiqué par des citoyens autant que par des politiques, déforment la conception même de la société. Par définition la Société est plurielle. C'est aussi en cela que nous devons être dans une conception libérale où chacun peut et doit pouvoir trouver sa place, telle qu'il la conçoit sur le plan familial, culturel, philosophique et économique. Il serait temps de redonner du sens aux mots utilisés. La conception libérale de la société ne signifie pas capitalisme libéral. Lors des dernières décennies, par peur du capitalisme libéral (qui n'est toujours pas régulé !), les gouvernements ont muselé l'initiative et accumulé le normatif., y compris dans la gestion des plus pauvres.
Le véritable changement passera donc par un repositionnement de chacun, face à lui-même, face aux autres et face au champ politique. C'est sur ses bases mêmes qu'il faut repenser notre société que nous avons supportée pyramidale, infantilisante depuis des siècles ; mais cela a conditionné nos comportements. Nous avons aujourd'hui à sortir des schémas habituels pour nous réinventer comme citoyens autant que pour réinventer notre société.

Nicole Bandelier

 

D'accord avec cet édito quant au diagnostic . Pour le remède ,je penche plutôt pour un changement de Constitution qui donnerait plus facilement la parole à ceux qu'actuellement l'on n'entend pas, en dehors des ronds-points! Remplacer le Sénat par une assemblée élue au suffrage proportionnel et qui aurait plus de poids que le Sénat actuel qui ne sert à rien car le dernier mot appartient à l'Assemblée Nationale.Donner plus de poids au Conseil Économique et Social en l’associant aux décisions politiques. Consulter le "peuple" plus souvent (une fois par trimestre au moins) en faisant appel à Internet.Dissocier élection Présidentielle et l'élection des Députés pour éviter le phénomène "godillots". Supprimer l'ENA "utérus" de nos petits chefs par trop encombrants. Le recrutement des hauts fonctionnaires pouvant se faire par Concours ouverts à tous et toutes à partir du niveau "licence" par exemple.Il y a des pistes nombreuses à creuser mais peu de gens s'engagent dans cette voie là et pourtant il faudra bien y parvenir pour changer les choses!

Andre Benvenuti