Réformer l’école ?

Imaginons un hôpital spécialisé pour les personnes en bonne santé. Les technocrates chargés de l’évaluation du système de soins le donnerait en exemple : très faible taux de mortalité, coût des médicaments maîtrisé et excellente note pour la satisfaction de la clientèle.

Notre système éducatif se rapproche de cet hôpital. Il est très performant pour les enfants déjà bien dotés par la nature ou par le milieu social dans lequel ils vivent. Les enseignants s’occupent d’abord des enfants sans problème. Les belles écoles et les infrastructures modernes se trouvent en priorité dans les beaux quartiers des métropoles. Malheur aux enfants dont l’intelligence ne correspond pas aux critères étroits définis par l’éducation nationale, malheur à ceux qui sont différents, malheur à ceux qui vivent dans les banlieues ou les zones rurales. L'éducation nationale a bien prévu ces derniers temps de corriger cette situation mais les moyens techniques et humains mis en œuvre ne permettent que des aides ponctuelles. Celles-ci ne sont pas inscrites dans un cadre d'objectif général pour permettre à chacun d'aller le plus loin possible en fonction de ses capacités.

Depuis les lois scolaires de Jules Ferry de 1880, le système français a donc globalement peu évolué malgré les nombreuses réformes que n’ont pas manqué de faire presque tous les ministres de l’éducation nationale. Le monde, par contre, a beaucoup changé depuis plus d’un siècle. Tout ne s’apprend plus à l’école et il est devenu clair qu’il existe de multiples formes d’intelligence. De même avoir un diplôme et être instruit ne veut pas forcément dire être intelligent.

Dans le nouveau contexte du 21ème siècle, la performance du système éducatif français diminue au fil des ans comme l’indique le classement international PISA (*).
Pour la lecture la France arrive en 19ème position, pour les sciences et les mathématiques, le résultat est pire encore : la France arrive en 26ème position loin derrière les pays asiatiques (Singapour, Japon, Chine, etc.) ou les pays d’Europe du Nord (Finlande, Estonie, Norvège, etc.). Plus grave encore, les inégalités d’éducation se creusent en France de façon très inquiétante pour la cohésion sociale.

Tous ces pays qui nous dépassent ont des systèmes scolaires différents et aucune martingale magique n’explique leurs performances. Par contre tous ces pays partagent quelques principes et quelques caractéristiques :

  • L’éducation est une valeur fondamentale de la culture nationale et constitue le levier du développement économique du pays. L’éducation n’est pas qu’une priorité de communication : elle s’exprime concrètement par la grande considération accordée aux enseignants, les salaires qui leur sont versés et la très forte sélectivité de leur recrutement, contreparties du haut degré d’implication et de compétence que les citoyens exigent d’eux.
  • L’enseignement public montre la voie. Il est la référence. Il innove et constitue le premier choix des parents. Le privé sert uniquement de complément. En Finlande le privé est même pratiquement inexistant : il n’accueille que 3% des élèves.
  • Aucun enfant n’est abandonné par le système d’éducation. Les élèves qui éprouvent des difficultés reçoivent très tôt, de la part des enseignants et de leurs assistants, l’attention nécessaire pour atteindre le niveau attendu pour leur âge. Au besoin des moyens supplémentaires sont mis en place pour y parvenir.
  • Le haut niveau et les études supérieures concernent autant les filières d’enseignement général que les filières professionnelles, y compris pour les métiers de l’artisanat
  • Le savoir-faire et l’expérience de terrain des enseignants locaux sont privilégiés pour la définition des méthodes et des contenus. Le personnel des administrations centrales, peu nombreux, est chargé essentiellement de fixer les référentiels nationaux et de régler les problèmes d’intendance ou d’allocation de moyens.

Ces traits communs aux systèmes éducatifs performants dans le monde montrent que ce ne sont pas seulement les méthodes qui sont importantes. Les notions d’équité, de solidarité et d’exigence qui sous-tendent la politique éducative sont tout aussi fondamentales. C’est en donnant réellement et concrètement des chances égales à chacun de réussir sa vie que le système éducatif contribue à la réussite d’un pays. Ce n’est donc pas d’une nouvelle réforme de l’éducation dont la France à besoin mais d’une refonte plus en profondeur de la société française et de ses valeurs, dans le cadre d’une ambition collective qui reste encore à exprimer clairement.

Jacques Carles et Jean-Marie Philipon