Il n’a joué qu’un seul été

La première fois que je t’ai vu, tu n’étais guère plus gros qu’une aubergine. Dans l’été tout neuf, tu grignotais quelque herbe tendre au bord du chemin que je grimpais. Je t’ai revu fréquemment au même endroit. Chaque fois, ta fuite était un peu moins rapide. Peut-être prenais tu du poids, peut-être t’habituais tu à l’étrange bipède venant chaque semaine réveiller le mazet voisin.
J’ai beaucoup pensé à toi ces derniers temps, surtout chaque fois que « Midi Libre » m’entretenait des craintes et des espoirs des chasseurs quant à la qualité de la prochaine ouverture de la chasse.
Dimanche, j’ai gravi la colline plus tard qu’à l’habitude car je n’ignorais pas que, dès le petit matin, les fusils avaient pétaradé. Le soleil était déjà haut et les nemrods avaient regagné ville et villages. Tout au plus, dans le lointain, quelques salves résonnaient encore,espacées et brutales, sur la garrigue assoupie. Les douilles de plastique rouge essaimées sur le chemin témoignaient de l’intensité du combat matinal. Allais-je te revoir ? J’y croyais de moins en moins.
Effectivement, tout n’était que vide et silence autour du mas. Même les corneilles ne se chamaillaient plus dans les grands arbres et les petits lézards étaient moins effrontés qu’à l’habitude autour du puits. Sans doute, savaient)ils qu’un chasseur frustré est capable de tirer sur tout, même sur des casquettes.
Le soir, en redescendant, mon voisin vigneron, arme à l’épaule, repartait avec son chien vers un nouveau terrain de chasse. J’ai su par ce brave homme que son raisin de table se vendait très mal et que cette ouverture avait été décevante : « J’ai eu quand même un beau lapin du coté de chez vous. Si vous voulez, restez manger avec nous, ma femme en a fait un civet ».
J’ai décliné l’invitation. D’habitude, j’aime bien le lapin, mais, c’est curieux, pas ce jour-là…

Bernard Barraillé