Le petit bout de la lorgnette

Un politique doit aujourd’hui paraître proche des gens et les caresser dans le sens du poil. Il doit attirer l’attention, être désirable, savoir faire de l’œil. Bref, il doit savoir draguer l’électeur. Construire un programme pour convaincre est devenu secondaire, communiquer pour séduire est plus important.

Les candidats s’entourent donc de publicistes, de sondeurs d’opinions, d’experts en marketing et plus récemment de scénaristes, de producteurs de cinéma et autres conteurs de fiction. Un clip  de campagne électorale ressemble à un clip pour la prochaine saison d’une série télévisée. Et maintenant que le roi des fake news est devenu le président du pays le plus puissant du monde, tout parait possible à qui sait manipuler l’opinion.

 En France, le dimanche 26 mai était jour d’élection. Ce lendemain de la clôture du festival de Cannes, avec 34 listes en compétition, la réalité dépassait le cinéma.

Malgré cette biodiversité politique qui ne doit rien au dérèglement climatique, malgré une offre pléthorique de candidatures, malgré un scrutin à la proportionnelle et malgré le clairon des medias sur une participation présentée comme exceptionnelle, la réalité est bel et bien que plus des trois quarts des français ne seront pas représentés au parlement européen. Sur les 51 millions de français en âge de voter, quelque 29 millions ne se sont pas exprimés : soit ils ne se sont pas inscrits sur les listes électorales, soit ils se sont abstenus ou ont voté blanc ou nul. Sur les 22 millions qui se sont exprimés, 10 millions ont voté pour des listes qui n’auront aucun député, faute d’atteindre la barre des 5% des inscrits. Au total, 39 millions des français en âge de voter (76%) sont exclus de la représentation populaire.

Si on arrête d’analyser ce scrutin par le petit bout de la lorgnette, c’est donc sur cette désaffection qu’il faut s’interroger, bien plus que sur l’analyse des votes pour les candidats s’accrochant aux mamelles de Lepen ou à celles de Macron.

Le désintérêt des français pour les élections traduit donc une méfiance accrue des citoyens à l’égard des élus et du système actuel de la représentation populaire. Dans une enquête réalisée par le Cevipof, plus de la moitié des personnes interrogées déclarent ne faire confiance ni à la droite, ni à la gauche. Plus de 80% pensent que les responsables politiques ne se soucient guère des citoyens et, à leurs yeux, même les banques ont une meilleure cote que les partis politiques. Cette distance prise par les électeurs avec les élections ouvre la voie à une classe politique sans morale où de plus en plus d’ambitieux, d’opportunistes, de démagogues et de cyniques cherchent à faire carrière. Ne pas voter c’est finalement laisser le pouvoir aux aventuriers  et prendre beaucoup de risque pour la démocratie. 

Cette situation est le reflet d’une société en souffrance.  Ceux qui se refuse à voter sont  souvent ceux qui peinent à s’intégrer à la société : les habitants isolés, ceux des grands ensembles de banlieues, les personnes fragiles au plan social, économique ou culturel. Moins on est intégré à la société plus on  aura tendance à s’abstenir ou à ne pas s’inscrire sur les listes électorale. Les hors jeu de la société s’intéressent peu à la politique et quand ils le font, ils sont souvent tentés par les votes extrêmes, le rejet du « système » et la haine des « élites ». A l’inverse, 80% des enseignants, des professions libérales et plus généralement des diplômés de l’enseignement supérieur déclarent s’intéresser à la politique.

« Que faire ? » face à une telle fracture s’interrogeait déjà Lénine en 1902 dans un opuscule qui allait générer le bolchevisme. Il répondit avec une révolution qui conduisit au malheur du peuple. Si la solution n’est pas dans le chaos, elle n’est pas non plus dans une vision qui consiste à administrer l’État comme on gère une société du CAC 40.

Investir dans les machines ou dans le béton, quitte à s’endetter, paye politiquement car le retour peut être rapide : création d’emplois visibles, rentrées de taxes et moindre pression fiscale. Cela peut même être utile pour changer le modèle productif et préserver l’environnement. A long terme cependant, il est beaucoup plus payant d’investir sur les hommes, en particulier sur l’éducation. C’est ce qu’ont fait les pays qui sont en train de devenir les maîtres du monde et de reléguer l’Europe au second plan.

En Corée, chez les trentenaires, la part des diplômés de l’enseignement supérieur atteint déjà 70%. A Singapour, ville-état largement en tête du classement PISA qui mesure le niveau scolaire jeunes, le PIB par habitant est devenu le plus élevé du monde. En Chine, où l’enseignement supérieur était autrefois réservé à une infime minorité, quelque 8 millions de diplômés sortent  à présent chaque année des universités , dix fois plus qu’il y a vingt ans et deux fois plus qu’aux États-Unis. L’Inde qui devancera à son tour les USA au milieu du siècle, forme chaque année, plus d’ingénieurs de haut niveau que tous les pays européens réunis.

L’éducation, la santé, la qualité de vie et tous les thèmes vraiment importants pour notre futur étaient presque absents des élections européennes. La patrie des Lumières devrait pourtant se souvenir qu’investir dans les hommes c’est non seulement préparer l’avenir mais aussi promouvoir plus d’équité sans laquelle, la liberté et la fraternité républicaines n’ont guère de sens.

Rhadamante