Le joli temps des vacances

Au dessus de nous, les hirondelles paraissent affolées. En virages saccadés, elles plongent, se croisent, piaillant à gorge que-veux-tu, tout en se gavant de nuages d’insectes du soir.

C’est la fin d’une chaude journée d'août, une de ces soirées où il suffit de tendre le nez pour saisir une gerbe d’odeurs : le fenouil, tout à l’heure écrasé par un pied indifférent, le basilic que la femme de la maison a négligemment arrosé d’un fond de bassine. Il y a aussi le grand pin tout proche qui n’a besoin d’aucun encouragement pour expirer son trop-plein de soleil.

Grace à son ombre, le devant du vieux mas échappe au soleil finissant mais encore lourd.

Le citadin en visite s’est assis sur la pierre lustrée par des générations de fonds de culottes, placée en guise de banc, près de la porte. Le vieux paysan a sorti de la cuisine une chaise paillée où il s’est installé à califourchon.

« Vous avez beau vous plaindre, c’est quand même la belle vie, ici. Quel calme chez vous, quelle tranquillité… »

L’homme sur sa chaise ne répond que par de vagues mouvements de tête.

« Si vous pouviez voir le trafic qu’il y a dans ma rue, à cette heure-ci… » poursuit l’estivant.

Les hirondelles ont du trouver un nuage plus consistant en moucherons car leur ballet s’est déplacé vers le puits, en contrebas et à un jet de pierre de la ferme.

« Non, vraiment, vous ne connaissez pas votre bonheur. Tenez, depuis que nous sommes arrivés, ma femme et moi, nous avons retrouvé le sommeil. Ah, nous en avions bien besoin de ce mois au bon air ! »

Sur sa chaise, le vieux fermier ne peut qu’approuver ces confidences sans réplique.

« Et la nourriture, quel plaisir ici. Au fait, merci pour vos œufs et pour le poulet de dimanche. Quel régal ! Ah, je le dis souvent à mes amis ; c’est vous qui avez raison, c’est vous qui avez la vraie vie. Qu’est-ce qu’on attend pour faire comme vous ? Ah, s’il n’y avait pas les enfants, le lycée et ma situation… »

L’estivant est venu en voisin, de sa résidence secondaire toute proche, une ancienne bergerie aux belles voûtes que l’entrepreneur du village a mis tout l’hiver à restaurer. Elle était presque en ruines depuis le décès du vieux berger. Les héritiers, de vagues cousins du haut pays, n’avaient pas résisté à l’offre de l’agent immobilier du coin.

« Le paysage ici est encore plus beau que chez moi. On voit mieux la mer tout au fond. Mais c’est dommage qu’il y ait tant de vignes en dessous. J’aurai préféré des arbres… »

De fait, le panorama qui s’offre du haut de ces premières garrigues, marchepied vers les Causses, a de quoi éblouir un regard habitué à être arrêté par quelque haut parallélépipède jouant à la tour ou par une foret d’antennes de télévision. Mais que voulez-vous que réponde un vieux paysan à propos d’un paysage qu’il ne voit plus depuis soixante ans ?

Très loin, vers le Sud, on devinait la côte et, tout au bout, une haute montagne se profilait.

« Que voit-on là-bas, c’est les Pyrénées ? »

_ « C’est le Canigou, Monsieur, et quand on le voit d’ici, vous pouvez dire que la pluie n’est pas loin. »

Bien appuyé sur le dossier de sa chaise, il se lève pesamment en voyant sa femme ramenant les six chèvres de la combe, là où elles avaient brouté l’herbe rare. Impatientes de boire et d’être traites, elles ne lambinaient pas pour regagner leur cabane, flanquée d’un appentis sombre et frais où, chaque jour, de longues heures sont consacrées à la fabrication des pélardons.

« Vous allez m’excuser, Monsieur, mais ma journée n’est pas finie. Je dois aller m’occuper du cochon puis aider ma femme aux volailles. Parce que j’aimerai bien arroser le jardin avant la nuit, sinon on gaspille l’eau. Et comme je suis debout depuis 5 heures du matin, à mon âge, on commence à être fatigué le soir. Surtout que demain on remet ça à la première heure car pour couper l’herbe des lapins, vaut mieux pas le grand soleil. On a encore plein de fruits à cueillir et à empaqueter. Je sais pas si on aura fini à midi. Et l’après-midi, je voudrai remonter les murettes que l’orage a fait écrouler car sinon à la prochaine pluie la terre va partir et il ne restera que les pierres. Mais je crois que les amandes pressent davantage. J’ai une bonne récolte et elles sont à point. Si j’attends trop, avec cette chaleur, elles vont sécher sur l’arbre. Alors, vous m’excusez si je vous laisse, mon cochon m’attend… »

Toujours aussi excitées par le foisonnement des diptères, ces folles d’hirondelles continuaient leur sarabande endiablée au dessus des arbres.

Bernard Barraillé


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