Et "Le Languedoc" fut construit.

Le vaisseau « Languedoc » (1763-1799)
Modèle réduit exposé au MUCEM

 

De 1746 à 1783, la France et le Royaume Uni se disputèrent la maîtrise des mers et la suprématie en Europe. La province de Languedoc fut quelque peu partie prenante dans cet affrontement, en particulier par une action singulière qui fit des émules en France, portée par un état d'esprit que l'on ne soupçonnait pas en ce milieu du XVIIIème siècle.

C'est lors du second affrontement avec l'Angleterre, connu sous le nom de "Guerre de Sept ans" (1756-1763), que s'illustra la province. En 1761, la situation des armées de terre et de mer de Louis XV était tragique. Car, en Europe, s'affrontaient deux coalitions : le Grande-Bretagne et la Prusse d'une part et la France alliée à l'Autriche et à la Russie d'autre part. Les armées françaises étaient embourbées en Allemagne et ce qui restait de la flotte française n'était pas opérationnel. L'escadre de Toulon a été dispersée au large de Lagos, ainsi que celle de Brest près de Belle Ile en mer. Le duc de Choiseul, "l'homme fort" du moment, après avoir dirigé les Affaires étrangères, cumula les portefeuilles de la Guerre et de la Marine. Choiseul était certes un grand seigneur très mondain, mais il avait du talent, de l'énergie. Alors que la guerre finissait et qu'en 1761 les belligérants envisageaient la paix, la France ne devait pas traiter en position de faiblesse. L'Angleterre s'était saisi de l'essentiel du domaine colonial français (comptoir des Indes, certaines îles Caraïbes, Canada), il était urgent de reconstituer la Marine.

Mais le fardeau fiscal était déjà lourd, les nouveaux impôts mal acceptés. Choiseul ne goûtait guère les solutions de force et eut recours à son crédit : l'influence que lui valait sa haute naissance (issu de l'ancienne et prestigieuse famille de Lorraine), sa fortune et sa position de "principal ministre". Il fit contacter Monseigneur de La Roche-Aymond, archevêque et primat de Narbonne et, à ce titre, président des Etats du Languedoc. Et il lui fit demander de suggérer aux Etats un don exceptionnel pour construire un vaisseau de ligne, sans que le gouvernement apparaisse. Monseigneur sut trouver les mots pour convaincre l'assemblée : "Nos seigneurs des Etats" accueillirent le discours du prélat par des acclamations. Est-ce que les deux délégués de Cette à l'assemblée applaudirent aussi ? On ne le sait. Par contre, la "municipalité" de Cette avait pris la guerre très au sérieux. Qu'on en juge : on ne joutait plus à Cette depuis 1756. Mais le patriotisme cettois avait une couleur particulière : les consuls justifiaient leur décision par la misère engendrée par la mobilisation des gens de mer (matelots, calfats, charpentiers de marine).

Et, la décision prise, il fallait réunir la somme de 700 000 livres. Les Etats, incapables de faire face à la dépense, eurent recours à l'emprunt. Emprunt (à 3%) bien accueilli par les gens de finance et les particuliers. Certains notables s'offrirent pour payer les intérêts. Et, en mars 1762, débuta la construction d'un vaisseau de premier rang, de 80 canons. A Toulon, on construisait Le Languedoc.

Hervé Le Blanche