Le muscat à Frontignan, un vignoble qui ne veut pas mourir

Photo: ©Alain Marquina

A l’heure où le langage administratif parle de consommation d’espaces agricoles pour en signifier l’urbanisation, quelques voix s’élèvent , à Frontignan, pour rappeler l’ancienneté et la renommée de la production de muscat, la singularité de vignobles délimités pour cela parmi les premières Appellations d’Origine Protégée en France, en 1936. L’Association de Protection de l’Aire du Muscat (APAM), crée en 2002 sous la présidence de Denise Arnal, puis de M. Ferrières, a souhaité porter à la connaissance du public l’état des menaces qui pèsent sur l’aire géographique du muscat, et les actions qu’elle a entreprises pour la préserver de constructions. Dans un contexte d’afflux démographique galopant, le Schéma de Cohérence et d’Organisation Territoriale (SCOT) du 4 février 2014, modifié en 2016, crée un triangle de grande urbanisation Sète-Frontignan-Balaruc, déclarant la zone Horizon sud cœur de la nouvelle Communauté d’Agglomération du Bassin de Thau (CABT). Le document d’orientation générale, qui fixe les cadres d’un développement jusqu’en 2030, soulève la crainte que les vignobles historiques de Frontignan ne soient emportés dans une vague de construction. Cette crainte est confortée par le zonage du SCOT déclassifiant une partie du terroir en AOC, de vignoble patrimonial en espace agricole péri-urbain, de moindre valeur.


Source: SCOT du bassin de Thau

Face aux prévisions chiffrant l’apport de population à Sète et Frontignan à 9 600 arrivants chacun jusqu’en 2030, le SCOT vise à la concentration d’habitat en le densifiant. Comment développer ce cœur d’agglomération sans toucher aux vignobles ? La pression s’est accrue depuis l’instauration de zones inconstructibles à moins de 2 m au-dessus du niveau de la mer, ajoutées aux zones humides sanctuarisées et au classement de la Gardiole. L’urbanisation se tourne vers les seules terres constructibles restantes, des terres viticoles de qualité. Comme partout, le dilemme fait jaillir des conflits d’intérêts, sur lesquels se greffent des difficultés de reprise des vignobles par les jeunes générations, des questions économiques de mévente des muscats AOC. Le conflit va jusqu’aux tribunaux, où l’APAM mène plusieurs procédures.


Source: SMBT: projet d'aménagement et de développement durable

En cause, une large bande compacte au nord de Frontignan vers la Gardiole s’étendant sur 162 ha, soit 20 % du vignoble actuel. L’APAM défend les qualités intrinsèques de ce vignoble. Jean Lapasset, coopérateur, décrit « une AOC homogène, sans coupure » sur cette zone de bonnes terres agricoles, exploitées sans grand mitage ou délaissement. Les parcelles y souffrent moins de la chaleur que celles plus proches de la Gardiole. A l’ouest, les sols, plus profonds, offrent un plateau calcaire à l’épanouissement de la vigne.
 
Denise Arnal conteste le déclassement en zone agricole ordinaire sans expertise ni justification. L’APAM rejoint les critères de l’INAO, qui veille sur l’origine et sur la qualité des productions françaises, quand elle énonce comme principe que « toutes les parcelles classées en AOC ont valeur égale et sont nécessaires les unes aux autres ». Jacques Laffont, en charge du dossier, rappelle qu’il ne peut exister des parcelles moins disantes, qualifiées ici d’ordinaires. D’autre part, « l’aire est petite, elle n’est pas transposable, on ne peut pas la repousser ailleurs ».
Une certaine incompréhension règne au sein de l’APAM, car jusqu’ici les techniciens du SCOT ont contenu les velléités d’urbanisation, selon Frédéric Nodet, vigneron au Château Stony. Le SCOT parle de « pérenniser une agriculture fragilisée par la pression foncière (...) mais encore identitaire », et se veut rassurant en déclarant : « Dans tous les cas, il est aujourd’hui essentiel de reconnaître la valeur de ces espaces et de n’envisager leur artificialisation qu’avec une très grande parcimonie ». Interrogé, le Syndicat Mixte du Bassin de Thau, en charge du SCOT, confirme : « Nous essayons d’avoir le moindre impact possible sur les terres agricoles. Il ne reste de nombreuses friches, des dents creuses, des sites à réhabiliter (ex Mobil) sur Frontignan pour ne pas consommer ces espaces. Le SCOT a réduit de 76 à 66 ha la consommation d’espaces agricoles potentiellement constructibles entre 2014 et 2016 » explique David Cottalorda. Des chiffres que conteste l’APAM, ses calculs produisant des évaluations beaucoup plus hautes des terres compromises.
Les divergences de vues font tout autant jour sur l’économie. La logique du marché ne joue pas en faveur des vignobles.
 La Cave coopérative, qui représente 85 % de l’appellation, fait un bilan actuellement sur la vie et l’avenir des coopérateurs. Deux jeunes s’installent, d’autres cherchent des terres. Mais le prix à l’hectare décourage. Comment enrayer la spéculation ? Face à la mévente des Vins Doux Naturels, une partie du vignoble en AOC ne produit plus actuellement. La Cave coopérative ne voit pas d’un mauvais œil le départ d’une partie des terres, les parcelles restantes assurant le maintien de la production. Un vignoble en crise, fausse question? Le SCOT lie la pérennité du muscat à l’évolution de ses ventes, alors que Jacques Laffont, pour l’INAO, rappelle que l’aire AOC en question s’inscrit dans la durée. Elle était déjà citée par Arnaud de Villeneuve au XIIIe siècle, puis par Rabelais et Voltaire. Que sont quelques années de mauvaise conjoncture économique au regard de ces 7 ou 8 siècles d’histoire ?
Le débat est entré dans une voie judiciaire. L’urbanisation existante et l’extension de la zone à Horizon Sud prévue dans le PLU de Frontignan de 2011 est annulé en 2013 par les recours en justice de l’APAM, qui obtient le maintien de la coupure d’urbanisation à Horizon Sud, mais perd sur la zone des Hierles. Depuis, l’APAM a attaqué le SCOT de 2014 au Tribunal administratif pour violation de la loi littorale, qui n’autorise pas, selon elle, autant de constructions dans la zone proche des rivages que le SCOT n’en accorde. Ayant perdu en appel fin 2016 à Marseille, l’association se pourvoit en cour de cassation. Frédéric Nodet alerte : « Si on lâche ce vignoble en péri-urbain, c’est le cœur de l’AOC qui sera touché ».
 L’Organisme De Gestion du syndicat du cru (ODG), réuni en conseil d’administration extraordinaire, n’a pas souhaité soutenir financièrement la démarche judiciaire, bien que conscient de l’importance de cette zone déclassée.
L’INAO ne s’oppose pas à tous les projets, acceptant « un accroissement modéré de l’urbanisation ». Mais il a rendu des avis défavorables successifs, au SCOT et à sa révision, « en raison de la consommation foncière prévue en zone AOC », et un avis défavorable « sur la considération en zone ordinaire périurbaine », réaffirmant « l’unicité de ce territoire », qui ne saurait être coupé en plusieurs parties. L’INAO s’était déjà opposé au PLU de Frontignan, sur les Hierles, contre l’idée d’une zone moins disante où la nappe saline remonterait, et au Mas de Chave, pour un aspect paysager (maintenir une coupure d’urbanisme entre Frontignan et La Peyrade qui soit agréable aux habitants).
Le SMBT souligne le rôle déterminant des élus, le SCOT ne fixant que des grandes lignes dans rapport de présentation: la pérennité du muscat dépendra de la volonté des communes (Frontignan, VLG et Mireval) « de sécuriser le foncier agricole pur permettre un maintien des terroirs et une traversée de crise en résistant à la pression foncière ». Avant toute urbanisation, un diagnostic agricole poussé doit être établi. S’il met en valeur une identité paysagère, patrimoniale, la commune peut décider, dans son PLU, de ne pas urbaniser.


Photo: ©Alain Marquina
 

La procédure judicaire, action forte, met et en lumière les conceptions divergentes en présence, la valeur que chacun, administratif, politique, acteur économique, accorde à la terre agricole dans notre société urbaine. Dans une vision plus globale, Frédéric Nodet cherche « une voie entre les techniciens et les politiques pour que les particuliers aient le droit de s’exprimer ».
 Denise Arnal prône une révision du code de l’urbanisme lui-même qui, dans un article très simple, déclarerait que les bonnes terres agricoles, en particulier les terres en AOC, ne doivent pas être urbanisées. Ainsi, les différends actuels ne seraient plus soumis à différentes pressions ou pouvoirs locaux. Le muscat à Frontignan, patrimoine matériel et porteur d’une culture, ne se réduit pas à l’air du temps. Un vignoble qui ne veut pas mourir, qui ne peut pas mourir, a trouvé ses porte-voix.
Florence Monferran


Photo: ©cornflake