Trente ans, l’âge de la maturité pour les Pays d’Oc IGP

Avec le Domaine de Verchant, près de Montpellier, comme écrin,  Pays d’Oc IGP, vins de pays et de cépages, célébraient le 5 décembre leur trentième anniversaire sous le signe d’une incontestable réussite, d’une qualité reconnue dans le monde entier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La moitié du vignoble languedocien, soit 120 000 ha, autant que la surface totale du vignoble bordelais, produit des vins de pays, issus de 58 cépages, d’une infinité de combinaisons et d’expressions aromatiques. 1 200 caves particulières, 175 caves coopératives, travaillent dans une rigueur qualitative : 100 % des vins  sont contrôlés en cuves. La production est passée en trente ans de 200 000 à 6 millions d’hl. Elle se place à elle seule au 5e rang mondial d’exportation de vins de cépages. 916 millions de bouteilles circulent dans le monde entier, il s’en ouvre 24 chaque seconde. Les clés de ce succès ? Olivier Simonou, président de l’Interprofession Inter’Oc évoque « un socle qui a su conquérir le monde sur des bases compétitives et qualitatives » 
Plus encore que  grands témoins conviés à en retracer les formes, ce sont les acteurs de cette saga qui sont venus éclairer près d’un demi-siècle de viticulture languedocienne, apportant par leur narration une nouvelle pierre à cette histoire. 
Une révolution languedocienne est en marche au tournant des années 1980, en deux volets : création des AOC Languedoc en décembre 1985, puis  des Vins de Pays d’Oc deux ans plus tard, nés de la rencontre du producteur et syndicaliste Jacques Gravegeal et du négociant Robert Skalli. Rien ne préfigurait un tel schéma. Interrogés sur les résistances au projet, quelques-uns de ces leaders rappellent l’opposition à la remise en cause de systèmes et habitudes de production. Selon Yves Barsalou, « une partie du monde vigneron n’a pas compris que Jacques Gravegeal et Robert Skalli n’avaient en tête que le succès de leur région ». L’autre partie a du mal à se projeter dans l’avenir, alors que la viticulture languedocienne vit les convulsions d’une grave crise de mévente de ses vins de table, de concurrence européenne, conduisant à des arrachages massifs. 200 000 ha disparaissent, l’équivalent de la surface actuelle du vignoble. Il n’est question que de distillation, de primes pour soutenir une viticulture au bord de l’asphyxie. La production et le commerce entrent en guerre ouverte. Montredon, en mars 1976,  marque à l’encre noire cette époque. Deux morts et une quinzaine de blessés dans les affrontements entre vignerons et CRS laissent des plaies qui ne cicatrisent pas.

Jean Clavel (à droite)

Une poignée d’hommes que rien ne prédestinait à travailler ensemble bénéficie de la conjonction de quelques bonnes étoiles… et de soutiens énergiques à la naissance des Vins de Pays d’Oc.
Jean Clavel : « Il fallait transformer les esprits »
A l’origine du concept Vins de Pays d’Oc, Jean Clavel, alors jeune directeur des Coteaux du Languedoc, lance avec Jacques Gravegeal une réflexion pour « élaborer un concept de valorisation des vins » en dehors des AOC nouvellement créées. 140 vins de pays disparates, le meilleur et le pire, cohabitent alors en Languedoc, sans communication entre eux et sans visibilité. L’objectif est d’en améliorer la qualité, trouver une discipline interne et les faire découvrir aux consommateurs.
Yves Barsalou : « Nous sommes les témoins d’une époque révolue »
Président de la Caisse régionale du Crédit Agricole de 1974 à 2000, et président national pendant quinze ans, il est celui qui a doté le projet de moyens financiers, avec la Banque verte. Il éprouve plaisir et nostalgie à retracer les premiers pas de cette saga.
Eric Brousse : « Bâtir ensemble une nouvelle catégorie de vins ouverts sur le monde »
C’est avec lui , en tant que président des Chais beaucairois et acheteur du groupe Casino, que sont jetées les bases de la relation entre production et négoce.
La présence au premier rang de l’auditoire de Jacques Blanc n’est pas anodine. Robert Skalli évoque, avec son implication dans le projet en tant que Président de la Région Languedoc-Roussillon, sa disponibilité sur le terrain.
Le rôle de Denis Boubals, éminent professeur à l’Ecole d’Agronomie de Montpellier, qui envoie ses meilleurs agronomes sur le terrain régional plutôt qu’en Australie, au service du projet, est également souligné.

Les grands travaux de la mise en route des Vins de Pays d’Oc, c’est « un tandem de choc » selon Yves Barsalou, qui les mène. Jacques Gravegeal et Robert Skalli partagent une vision identique. « Nous avons vu tous deux le monde entier bouger pour les vins de cépage. Pourquoi pas  le Languedoc-Roussillon ? » témoigne Robert Skalli.
Le monde des cépages, ce dernier l’a découvert un peu plus tôt. Parti en Californie, il rencontre Robert Mondavi, producteur de vins visionnaire en la matière dans la Napa Valley, observe que le Languedoc présente des similitudes de terroirs. En 1982, il acquiert 250 ha de vignes là-bas. De retour en France, il plante en masse trois cépages : chardonnay, merlot et cabernet-sauvignon, crée la marque Fortant de France se dote, sur les conseils de Denis Boubals, d’un chai révolutionnaire de 2500 à 3000 barriques à Sète, car la région pèche par ses techniques d’élevage tout comme de vinification, étapes aussi capitales, pour faire un grand vin, que le cépage, le terroir ou le climat.
Jacques Gravegeal voit en lui« l’homme providentiel pour cette région ». Le contexte viticole leur donne une envie forte d’innover, de trouver une troisième voie, entre vins de table en perdition et jeunes AOC en construction. Il s’appuie sur l’expérience américaine du jeune négociant, sur les banques, les institutions et les producteurs pour tracer la feuille de route des Vins de Pays d’Oc. Priorité est donnée aux cépages, au moment où le concept anglo-saxon prend le pas sur le concept latin de vins aux multiples cépages et au labyrinthe d’appellations. Dans un second temps, il s’agit de consolider la qualité, avec un label prévendu. L’agrément qualitatif ,« clé de notre réussite «  ne  laisse circuler aujourd’hui, aucun vin sans son Passeport.
Une dynamique de communication axée en particulier sur des campagnes publicitaires qu’un petit film évoque, fait défiler cette histoire en accéléré, de L’époque est au Pays d’Oc (2002)  au  Vins de Pays, un trésor de cépages (2007), jusqu’aux  Vins de cépages, vins de créateurs »(2012) et  l’art et la manière (2014), campagne d’inspiration fauviste, nous rappelant que Robert Skalli a été un mécène de l’art à Sète.
L’installation au Domaine de Manse, à Maurin, en 2002, la création de l’Interprofession Inter’Oc (2006), courroie de transmission qui regroupe un organisme de défense et de gestion uniques, la reconnaissance officielle des IGP en 2009 au sein de la maison INAO jalonnent les étapes du décollage des vins de pays, partis à la conquête du monde. 
Aujourd’hui, le Club des Marques (négoces), les Collections (producteurs) ambassadeurs du label, les effervescents entrés depuis peu dans les IGP, portent les Pays d’Oc. La contractualisation, levier technique des rapports entre production et commercialisation, ouvre un dernier chantier « ancré sur des durées significatives » pour gérer l’offre et la demande et la compétitivité des vins sur les marchés.

            
Florence Barthès, Laurent Sauvage, Jacques Gravegeal, Robert Skalli. Samuel Masse ( à droite)

Pays d’Oc IGP aborde ces nouvelles étapes de son histoire avec le début de travaux de nouveaux bâtiments, salles de réception et de dégustation, et songe à l’engagement des jeunes générations pour poursuivre l’œuvre accomplie. Samuel Masse, président des Jeunes agriculteurs de l’Hérault, né avec les vins de Pays – il aura bientôt trente ans lui aussi- incarne cette génération Pays d’Oc qui reprendra le flambeau, face à de nouveaux défis : le renouvellement des générations sur un territoire en proie à la déprise agricole, avec de plus en plus de terres en friches, la pression foncière et  démographique, mais aussi les enjeux d’irrigation des vignes, l’évolution des modes de consommation ou des besoins sociétaux vers de nouvelles pratiques, éco-durables. Avec Jacques Gravegeal, il se bat pour l’installation des jeunes et la possibilité de plantations nouvelles, grâce à une aide régionale, obtenue, et à une aide supplémentaire des Pays d’Oc de 1000 €/ha.
Que seront les trente prochaines années ? Olivier Simonou fait de la notoriété de Pays d’Oc IGP le point crucial du futur. La notion de cépage sera-elle une notion durable ? Si les plus grands volumes sont échangés sur ce type de vins, Florence Barthès, directrice générale de Pays d’Oc et de l’ODG, précise que « le challenge n’est pas de vendre un cépage, mais Pays d’Oc cépage ». C’est ce qui fera la différence, selon Jacques Gravegeal,  au milieu d’une forte concurrence, « Ce défi exige une législation européenne favorable à notre concept », allusion à peine voilée aux difficultés nées de la concurrence espagnole actuelle.  Robert Skalli déploie une vision tout en optimisme : « les vins de cépage doivent durer des siècles ! Ce n’est pas une mode, mais un type de consommation. L’avenir sera à des cépages de mieux en mieux adaptés au consommateur, sur un positionnement prix de plus en plus premium ».
La famille Pays d’Oc s’est élargie petit à petit aux vieux cépages du Languedoc, bourboulenc, mauzac, muscat, aux cépages emblématiques de la région, grenache, carignan, mourvèdre, à des cépages venus d’ailleurs en France, comme le manseng, le point noir ou le gewurztraminer, des cépages importés, comme l’alvarinho, le sangiovese, des métis, marselan et caladoc. Elle réfléchit aux futurs cépages, résistants aux maladies et à la sécheresse. Toujours en prise avec son temps, la tête tournée vers l’avenir. Trente ans, âge de la maturité et temps de la transmission, un bel âge pour les vins de pays languedociens.
Florence Monferran

Une cuvée anniversaire est signée Fortant de  France avec six cépages syrah et grenache pour la richesse et le velouté, cabernet et merlot pour la puissance et structure, malbec pour la robustesse, pinot noir pour l’élégance et l’harmonie. 3000 bouteilles en magnum,  collector non commercialisées.